Philippe Seguin, une affaire de circonstances

Philippe Seguin

La disparition du Premier Président de la Cour des Comptes jette une lumière crue sur un mal politique bien français : le gâchis des compétences.

Le concert de louanges, sincères ou de circonstances qui accompagnent le décès d’une personnalité publique renforce encore cette impression et l’on en vient tout naturellement, à l’aune de la carrière du défunt, à se morfondre sur le lait répandu.

Philippe Seguin, c’est l’homme des rendez vous manqués avec la France et rien n’est plus cruel pour un pays que de se dire « et si … »

Et si … l’homme de Maastricht, le chef de file du gaullisme social, l’insatiable promoteur de la grandeur et du destin national. Et si … Philippe Seguin avait eu le destin que lui promettait son talent, où en serions nous ?

La carrière de Philippe Seguin est en effet semée d’occasions manquées et de coups d’éclats que beaucoup lui ont alors reprochés. Ses jugements tranchés et refus fracassants ont été mis sur le compte d’un caractère porté vers les foucades. Ils traduisaient plus l’exaspération d’un homme habité par ses convictions devant la bassesse de ses pairs que les postures médiatiques dont ces derniers sont coutumiers. Quoi de plus commode que de reprocher à autrui, ses propres turpitudes ?

Le soutien du Président de l’Assemblée nationale en 1994 à la candidature du Maire de Paris à la Présidence de la république ne doit rien au hasard. C’est une question d’opportunité. A priori, rien ne pousse plus Philippe Seguin vers Jacques Chirac que vers Edouard Balladur. Il s’est opposé aux deux amis de trente ans, deux ans auparavant lors du referendum sur la monnaie unique. Il ne les considère ni l’un ni l’autre comme particulièrement habités par son idée de la France. Pourtant c’est vers celui que tout le monde quitte qu’il se tourne. Son soutien est franc, total et massif à un moment crucial où personne ne donne plus l’ombre d’une chance au fondateur du RPR.

On a beaucoup raillé l’attelage qu’il formait alors avec Alain Madelin, l’autre soutien des débuts solitaires. Le mariage de la carpe et du lapin n’était qu’apparent. Tous les deux sont des hommes de convictions profondes. Ils ont saisis que c’est avec un Jacques Chirac isolé, rejeté et oublié que leurs idées ont le plus de chance d’être mises en œuvre. Le conformisme dont ils dénoncent, en cœur et à juste titre, les effets néfastes pour la France se trouve, comme toujours, dans le camp du vainqueur annoncé par les sondages. Seul le challenger peut porter les réformes indispensables dont le pays a besoin. C’est, entre autres, la naissance de la fracture sociale.

Lorsque Jacques Chirac, aussitôt entré en fonction, nomme Alain Juppé à Matignon, c’est une douche froide. La récréation est finie, les changements ne se feront pas au rythme espéré et les auteurs du programme présidentiel ne le mettront pas en œuvre. La désillusion est immense. Philippe Seguin s’enferme à l’Assemblée nationale et Alain Madelin ne finira pas l’été dans son ministère.

Plus rien ne sera comme avant et lorsque Philippe Seguin accède à la présidence du RPR à la faveur de la « dissolution calamiteuse » de 1997, le cœur et la confiance n’y sont plus. Sa tentative pour ressouder un mouvement toujours profondément divisé n’arrangera rien. L’Elysée voit dans la nomination de Nicolas Sarkozy, cheville ouvrière de la « sécession » balladurienne, le signe avant coureur d’une refondation visant à empêcher Jacques Chirac de briguer un nouveau mandat en 2002 et peut-être n’ont ils pas tort. Aucun effort ne sera alors épargné pour ouvrir des chausses trappes sous les pas de l’homme d’Epinal. Sa démission en pleine campagne européenne de 1999 devient alors inéluctable.

Philippe Seguin se distingue de Jacques Chirac ou même de François Mitterrand en ce sens que s’il est un grand fauve, il n’est pas un grand prédateur. La manœuvre l’ennuie, il préfère le dessin de projets aux combinaisons politiciennes. Ce trait de caractère sera encore plus patent lors de sa campagne ratée pour la Mairie de Paris. Alors que son charisme, bien réel, effraie les prétendants de gauche les uns après les autres, à commencer par Jack Lang, il échoue face à Bertrand Delanoë parce qu’il n’a pas su, pas pu ou pas voulu incarner le changement. Au lieu du grand renouveau que lui permettait sa position d’homme neuf, il a fait campagne avec les scories usées de la flamboyance des années Chirac. Les vieilles gloires qui ne représentaient plus rien pour les parisiens ont été maintenues dans leurs fiefs et ont continué à faire ce qu’elles faisaient de mieux : rien !

Le vide que nous ressentons à l’annonce de cette disparition vient surement du fait que consciemment ou inconsciemment, nous associions Seguin et de Gaulle. Comme de Gaulle, Seguin était un homme de conviction. Comme de Gaulle, il était exigeant pour lui même et pour son pays. Comme de Gaulle, il avait une vision juste des blocages et des difficultés de la France. Pourtant, contrairement à de Gaulle, Seguin, fils de son époque, n’était pas doté d’une confiance en lui inébranlable. Il ne parviendra pas à ses fins. Ses capacités et son énergie seront, pour une large part restées inemployées.

Philippe Seguin, c’est un peu Charles de Gaulles, les circonstances et la foi en moins.

Publicités

6 Réponses to “Philippe Seguin, une affaire de circonstances”

  1. suivre Says:

    Bravo !
    Enfin un parlé sans langue de bois ! J’adhère à 100 % (çà n’étonnera pas tout le monde)
    Continue ainsi, je suis ta plus grande supportrice…

  2. Doudou Dingo Says:

    Bonjour,
    je tombe par hasard sur ce post, et franchement, je voulais vous dire que je n’avais pas lu ça depuis longtemps ! Bravo et merci ! Continuez, je vais vous garder en favori

  3. superpator Says:

    C’est tout de même l’artisan de la défaite de la droite à la Ville de Paris si mes souvenirs sont bons, parce que dominé par son spleen (de Paris évidemment) et son inconstance…

  4. phil195 Says:

    Merci pour ce post intéressant qui va au delà de la vision de l’homme des rdv manqués. On sent un regard où l’affection et le regret se mêlent, bref celui d’un séguiniste déçu mais pas rancunier.
    J’adhère particulièrement à votre analyse sur la campagne de 2001 qui montre,somme toute, que la Politique sans une vision volontariste et transformatrice n’est que bavardages…
    Ne pas se payer de mots, n’est ce pas là l’un des plus grands défis de notre époque ?
    Bravo et continuez !Je m’abonne donc à vos posts.

  5. ivan Says:

    tres bien le blog

  6. Le_Xav Says:

    Bien écrit et tristement vrai. Pourquoi n’est-ce pas toi que l’on a appelé pour le discours des Invalides?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :