L’aube de l’Ile Monde 2 – VAE VICTIS

Brennus posant son épée sur la balance - Paul lehugeur XIXème siècle

Après avoir pillé Rome en 390 avant J.C. et assiégé, sans succès à  cause d’une sombre histoire d’oies, ce qu’il restait de ses habitants réfugiés sur le Capitole, Brennus, chef de l’expédition des Sénons, accepta de lever le siège en échange d’un tribut de mille livres d’or. Constatant que les poids gaulois étaient faux, les Romains vinrent s’en plaindre à Brennus qui pour toute réponse ajouta son épée et son baudrier dans la balance en s’écriant « Vae Victis »[1] malheur aux vaincus.

Ce premier adage géopolitique, ne s’est jamais démenti au fil des siècles. Les Villes-Etats de l’antiquité, pas plus que nos nations modernes, ne font de sentiments. En ce domaine comme dans bien d’autres, l’intérêt du plus fort prime toujours sur celui du plus faible. Il faut en prendre son parti et se ranger du côté où penche la balance. C’est le principe cynique de la marche des nations. Ce fait largement établi ne trouble que les « humanistes ». Pour eux, les frontières sont les obstacles à l’amour universel et leur abolition la solution à tous les problèmes. Rejetant une réalité non conforme à leurs souhaits ils trouvent refuge dans leurs rêves peuplés de « citoyens du monde ». Refusant de voir que seule une minorité de privilégiés par la fortune ont les moyens de se revendiquer comme tels, ils vont rapidement déchanter !

La fin d’un monde

En ces temps de crise économique majeure, jamais le repli sur soi n’a eu plus d’avenir. En effet, c’est dans le cadre national que s’exerce naturellement la protection que chacun requiert de son gouvernement. S’il ne la reçoit pas, c’est au sein de cet ensemble géopolitique que se mènera la révolution pour l’obtenir. Pour bornés qu’ils soient, les politiciens, démocrates et autocrates confondus,  le savent très bien. Si rien ne s’améliore, ne doutons pas du retour des recettes éprouvées du protectionnisme et de la guerre nationale comme exutoire à la crise.

La tempête qui s’est levée en 2008 sur le système financier international ne s’achèvera pas avec la résorption de la bulle immobilière. Le système au bord de l’implosion a été sauvé in extremis par les Etats qui ont, ce faisant,  nationalisé la dette et déplacé la spéculation vers des budgets nationaux déjà sous tension déficitaire depuis trois décennies.

L’économie mondiale tourne autour de « l’hyper-puissance » américaine pour des raisons détaillées dans mon dernier article. Nous avons vu que le postulat qui préside à cette hégémonie américaine repose sur des bases fragiles pouvant être remises en question par les choix opérés sous nos yeux par le gouvernement Obama. Si la vitalité économique américaine est touchée par ses réformes, l’édifice s’effondre et les cartes sont redistribuées. Où ira donc s’investir la masse des capitaux libérés par la mondialisation des échanges ?

Cette question économique, cruciale pour le devenir de nos sociétés dopées à la dette, commandera  directement l’avenir de la paix dans le monde. Des choix stratégiques se dessinent, essayons de les cerner.

Vers un nouvel ordre mondial

Depuis l’échec du blocus continental, ce qu’Eric Zemmour décrit magistralement dans son dernier ouvrage[2] comme la fin du rêve impérial français, les puissances maritimes dominent le monde. Carthage l’a emporté sur Rome, l’Angleterre, puis à sa suite les Etats-Unis, sont les parrains d’une économie mondialisée par les liaisons océaniques.

Sir Halford Mackinder

A la fin du XIXème siècle, alors que la puissance anglaise est à son apogée, Halford Mackinder, le fondateur de l’école de géographie d’Oxford et de la London School of Economics, s’interroge sur la pérennité de cet état de fait. Il établit, en deux temps (1904 et 1919), sa théorie selon laquelle l’histoire de l’Europe se confond avec celle de l’Asie. C’est de là que partent les grandes migrations qui précipitent la fin de l’Antiquité en Occident. Des forces suffisamment puissantes pour bouleverser les acquis, mais pas assez fortes pour ne laisser que chaos et ruines. L’Europe assimile ses conquérants, puis se remet sur pied, et finit par dominer le monde en s’affranchissant, par la mer, des contraintes qui pèsent sur son commerce avec l’Orient. Elle précipite ainsi, le déclin de l’aire islamique en contournant son monopole sur les liaisons terrestres. Après Waterloo, l’Angleterre domine l’Europe et par tant le Monde, car elle règne sur les océans.

Ce dispositif, renforcé par la découverte de l’Amérique, se trouve remis en question par les progrès technologiques et politiques en ce début de vingtième siècle. L’affirmation de la Russie vient changer la donne. Le cœur géopolitique de cet ensemble continental est stabilisé sous la houlette russe. Les grandes steppes de l’Empire sont inaccessibles par la mer. C’est le « Heartland » du super-continent qui s’étend de l’Europe de l’est aux steppes kazakhes en passant par les grandes plaines russes. Ce concept sera « popularisé » par la géopolitique allemande sous le vocable de « Hinterland ». Qui contrôle cette région contrôle « l’Ile monde », qui contrôle l’Ile monde contrôle le monde. C’est la revanche des continentaux sur les marins, c’est le cauchemar de l’Angleterre. Toute l’énergie britannique puis américaine se déploiera pour que personne n’étende sa souveraineté sur ce « Heartland », pour que l’Allemagne ne s’allie pas à la Russie. La France jouera dans cette stratégie anglo-saxonne le rôle de « l’idiot utile », rivalisant avec le Prussien pour détourner la Russie de son destin de pivot continental.

Si Paris est la nouvelle Rome, les deux nouvelles Carthage que sont Londres et Washington se sont liguées, jusqu’ici avec succès, pour que la Nouvelle Constantinople ne se réunisse pas à l’Empire d’Occident au dessus d’une Germanie pacifiée. Le vingtième siècle ne verra jamais se former l’axe Paris, Berlin, Moscou tant redouté par les puissances maritimes, aidé en cela aussi surement par les démences internationalistes de Lénine et ses disciples que par la folie nihiliste de Hitler et ses Nazis.

Le retour de l’Ile monde

Rien n’est immuable et les prolégomènes du nouveau millénaire amènent une nouvelle donne. Les déséquilibres causés à cette « Pangée » par les grandes invasions qui aboutissent à la domination européenne, arrivent à leur terme. L’ensemble se stabilise. La chute du communisme, la renaissance des puissances asiatiques traditionnelles que sont l’Inde et la Chine, redonne une réalité tangible à l’Ile monde et une nouvelle jeunesse à la vision de Mackinder. Il faut bien admettre, qu’à l’instar de la géopolitique dans son ensemble,  celle-ci avait souffert de la Guerre froide. Entre temps, grâce au suicide politique que fut la « guerre civile Européenne » de 1914 à 1945, une périphérie encore plus lointaine a pris le relais de l’Angleterre pour contrarier ce mouvement.

La super puis l’hyper-puissance américaine, ne peut se satisfaire de cette résurrection. Elle voit, à juste titre, dans  cet avènement de l’Ile monde une menace à son hégémonie. Sa position géographique excentrée la rejette mécaniquement aux marches du nouvel ensemble. La raison d’être d’une puissance maritime c’est d’attirer à elle la richesse. Si l’on n’a plus besoin de l’océan, on n’a plus besoin d’elle. Si le dynamisme économique déserte le pays de l’Oncle Sam, il y a fort à parier que l’investissement s’en détournera pour se porter sur l’Europe et le « Heartland », qui peut être au XXIème et à la nouvelle Pangée, ce que fut le « Far West » aux Etats Unis comme moteur économique à la fin du XIXème. L’analogie est pertinente tant cet espace géographique est aussi vaste, peu peuplé et bien doté en ressources naturelles que son homologue américain.

La survenue d’une crise économique majeure dans une période de recomposition aussi importante des équilibres mondiaux ne doit rien au hasard. L’émergence de l’hyper-puissance européenne à partir du XVIème siècle s’est faite sur l’or des Amériques au détriment des autres civilisations. Le retour à l’équilibre se fait par le retour des anciennes puissances, assises sur la dette des Etats-Unis. Il est rare que de tels bouleversements ne donnent lieux à de sanglantes explications entre les protagonistes.

Il nous reste à analyser les forces en présence et à bien choisir notre camp.

L’ennemi

Depuis Hiroshima, cette question de l’ennemi est cruciale. Les puissances nucléaires ne peuvent plus s’affronter directement pour cause de « destruction mutuelle assurée ». La dissuasion repose sur la capacité à pouvoir porter la destruction chez l’ennemi de manière certaine. Il convient donc de faire la distinction entre les pays dotés d’un vecteur crédible et les autres qui se contentent de détenir l’arme. Les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, Israël et l’Inde disposent de cette possibilité. La question se pose pour le Pakistan et pour le prochain candidat au club qu’est l’Iran.

En réalité, dans un monde en pleine mutation la confrontation directe entre puissances montantes et nations dominantes ne se fera pas directement mais par intermédiaire. Comme au temps de la Guerre froide, le jeu sera conduit à distance et sur un terrain extérieur. Reste à déterminer où.

Sans reprendre à mon compte la classification des civilisations établies par Samuel Huntington dans son ouvrage fondateur[3], force est de constater la position incontournable de la sphère islamique dans ce nouvel ensemble.

Il me semble impropre de parler à son propos d’une civilisation, tant la religion joue un rôle primordial dans l’agrégat disparate de peuples et de cultures qui la compose. En dehors d’un Empire ottoman très imparfait de ce point de vue, il n’y a jamais eu d’unité politique fermement constituée. Pas plus que la « nation arabe » de Nasser, la « nation de l’Islam » de Ben Laden ne fait sens. L’islamisme est même contraire d’une certaine façon à la notion de nation, tant cette religion pousse intrinsèquement à l’internationalisme. C’est sa force mais aussi sa faiblesse. Il me semble donc plus juste de parler de bloc.

Animé d’une volonté d’expansion dont il n’a pas les moyens concrets, ce bloc islamique est LE problème qui se pose à la stabilité de la nouvelle Pangée. Pour unir par voie continentale la Chine et l’Inde à l’Europe, la pacification des zones islamisées s’avère nécessaire. Il est frappant de constater que ces trois civilisations sont en proie de manière concomitantes aux mêmes attaques de la part de fanatiques religieux qui rêvent d’établir un califat de Brest à Vladivostok en passant par Bombay et Pékin. Ces trois puissances ont, corrélativement, des besoins vitaux identiques d’approvisionnement en énergie. Les mêmes forces hostiles contrôlent les régions où se concentrent ces besoins.

Un monde islamique instable présente le double inconvénient de contrarier l’unification de l’Ile monde en refusant de se diluer dans le nouvel ensemble et de détenir les ressources énergétiques nécessaire à son épanouissement. J’ajoute que, si le Pakistan est incontestablement une puissance nucléaire, des doutes sérieux subsistent à son sujet, sur l’existence de capacités vectorielles autonomes sans le soutien des Chinois. Tout concourt donc à faire de cette zone qui s’étend du Maroc au Pakistan, des confins des déserts d’Arabie au Caucase russe et au Xinjiang chinois le lieu d’expression des conflits à venir. Ce mouvement a d’ailleurs commencé sous l’impulsion des Etats-Unis qui sentent  bien, confusément, que leur avenir se joue ici. Le conflit afghan si nécessaire et la guerre irakienne si stupide, permettent utilement d’y entretenir un puissant corps expéditionnaire, au grand dam des Russes et des Chinois.

Nous l’avons vu, les Américains n’ont aucun intérêt à l’émergence de l’Ile monde. Par un intéressant renversement de situation, il se pourrait même qu’un jour pas si lointain, le « grand Satan » ne devienne le meilleur allié du jihad islamique, tant leurs objectifs pourraient  rapidement converger.

Comment la France doit elle se positionner dans cette nouvelle partie où se joue sa survie ? En quoi est-elle encore stratégique et peut-elle tirer son épingle du jeu ? Ces questions seront développées dans mon prochain article à paraître sur ce blog.


[1] Episode relaté par Tite-Live Histoire Romaine V- 48

[2] Eric Zemmour, Mélancolie Française – Fayard – édition Mars 2010

[3] Samuel P. Huntington The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order – Simon & Schulster 1996 / abusivement réduit à mon sens au titre simplificateur de Choc des civilisations dans sa traduction française – Odile Jacob  1997 et réédition en 2007.

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