Le Centre, trou noir de la politique française

Alors que l’activité volcanique islandaise n’était encore que souterraine, quatre de nos anciens Premiers ministres de Droite sont sortis d’une réserve où ils ne s’étaient, du reste, jamais cantonnés bien  longtemps. La nature ayant horreur du vide et la politique de l’incertitude, nos « ayant été » et autres « aspirants à le redevenir » se sont précipités sur le premier micro tendu pour nous faire part de leurs visions de l’avenir de la France. Le magma incandescent de leurs pensées profondes fut instantanément propulsé dans les hautes couches de l’atmosphère politique, tant le contraste thermique était immense entre leur génie et la gangue de glace sarkozienne qui maintenait le pays en état de léthargie avancée. Après tant de fulgurances et à l’instar des avions européens, les soutiers de la politique au quotidien ont été priés de rester au sol, une saine application du principe de précaution leur interdisant de se risquer à prendre leur envol après de si puissantes explosions.

Que nous ont dit nos vieux et moins vieux volcans, depuis la volée des régionales ? A des degrés divers, chacun à sa manière, les trois anciens Premiers ministres de Jacques Chirac nous ont envoyés le même message : « l’avenir est au Centre ».

Le retour des Chiraco-centristes

C’est Dominique de Villepin qui a dégainé le plus vite. Notant avec gourmandise la quasi-disparition de François Bayrou, il s’est positionné, sans perdre un instant, comme son successeur. Le fait que le Béarnais bouge encore, ne l’a pas plus retenu que l’apparente contradiction d’un tel positionnement pour quelqu’un qui se veut gaulliste. Pas l’ombre d’un doute ne l’habite. Seguin, lui, est bien mort : il en revendique donc également l’héritage. Pour lui, tout est clair : les Français sont restés chez eux, le Front national est revenu des limbes,  uniquement par la faute d’un Président qui mène une politique de Droite. Le fait qu’il soit seul à percevoir cela chez Sarkozy ne le retient pas, on ne saurait arrêter un uhlan blessé dans son honneur. L’admirateur des Cent-Jours et le fossoyeur des célébrations du bicentenaire d’Austerlitz reste persuadé que la France n’aspire qu’à être gouvernée à gauche par des gens de droite. Telle est sa vision du Centre. Douché par ses vaines tentatives de réformes au crépuscule chiraquien, il s’adresse à la nation comme le veilleur de nuit d’un conte:

« Dormez, braves gens ! Nous vivons sur une île, point n’est besoin de réformes. La crise s’arrêtera aux frontières de la France aussi sûrement que le nuage de Tchernobyl et les réfugiés kurdes réunis. »

Même ton compassé chez Alain Juppé. S’il fut « le meilleur d’entre nous » et à ce titre le Premier des Premiers Ministres de Jacques Chirac, il a, en commun, avec le dernier, le souvenir d’une magistrale déroute devant le conservatisme de gauche. Toujours droit dans ses bottes, le Maire de Bordeaux est prêt à suppléer Nicolas Sarkozy si ce dernier, pris par l’angoisse subite d’une défaite tant espérée par ce qu’il compte d’ « amis », venait à renoncer au combat. Son programme est aussi alléchant que celui de Villepin : cap au Centre.

Jean Pierre Raffarin vient fermer le ban en ajoutant, en prime, l’ardente obligation d’enterrer la réforme territoriale. Priver les Français des bienfaits dispensés par le mille-feuilles administratif légué par les lois de décentralisation successives, serait un péché contre le bon sens. L’argument est de poids, surtout venant de celui qui porta la dernière réforme en date, celle qui aboutit à donner tous les leviers locaux à la Gauche. Quelle drôle d’idée que de vouloir simplifier une usine à gaz qui sert si bien ses adversaires !

Ses Premiers Ministres confondent le regret que l’on peut avoir de l’homme que fut Jacques Chirac, avec le soutien à son action politique. On ne regrette pas l’immobilisme compassé, on est nostalgique de l’empathie du bonhomme.

Quarante ans de centrisme

Une chose est sûre : depuis le début des années 70 : la France a été gouvernée au Centre à l’exception d’une brève période de socialisme entre 1981 et 1982 suivit d’une réaction libérale encore plus brève de mars à novembre 1986. Tantôt centre-gauche, tantôt centre-droit, toujours centre mou, jamais nous n’avons essayé autre chose. Le Centre attire les conformistes aussi sûrement qu’un trou noir les galaxies. Le paradoxe a voulu que cette politique n’ait jamais été conduite par des centristes estampillés comme tels. Le fait qu’il faille faire croire aux électeurs, pour pouvoir devenir Président, qu’on appliquera, précisément une politique qui n’est pas centriste, ne frappe aucun de nos grands esprits. Les professeurs de morale insistent, à qui mieux mieux, sur cette fable d’une France souhaitant être gouvernée au Centre, sans tirer aucune conclusion des échecs répétés des candidats centristes au profit du PS ou du RPR : Nous nageons en plein déni de la réalité.

L’UMP a été portée au pouvoir sur deux malentendus.

Le premier fut en 2002 de faire semblant de croire la démocratie menacée par la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle. Jacques Chirac fut élu avec un score soviétique en dépit d’une absence manifeste de programme, qui fut superbement masquée par l’agitation de son Ministre de l’Intérieur sur la sécurité. Il s’en est suivi qu’en dehors de la Place Beauvau, aucune réforme d’envergure n’a put être menée à bien et ce n’est pas le trompe-l’œil des réformes Fillon qui peut faire illusion.  Du CPE au referendum sur l’Europe, c’est un pouvoir déconnecté du réel car sans dessein précis qui a essuyé les échecs tout au long du quinquennat. La leçon a été retenue et, en 2007, le candidat UMP a été élu sur un programme aussi précis que clivant. Le malentendu, cette fois, est venu du fait qu’il s’est aussitôt empressé de s’excuser de ses audaces d’homme de droite en nommant à des postes de responsabilité tout ce que la Gauche comptait de carriéristes. Ces derniers, une fois en place, ont entonné cet air rituel que, les réformes étant impossibles, il convenait de les enterrer ; et les mêmes de louer la nécessité d’une gouvernance au Centre.

Alors que tout ce qui bouge dans le monde politique se revendique du Centre et de la culture du compromis, un boulevard se dégage à droite. Certains esprits en mal de symétrie remettent en cause ce constat, au motif que le même phénomène ne s’applique pas à gauche. En réalité, c’est parce que la Gauche est encore plus mal en point que la Droite que ce phénomène ne s’y observer.

La Gauche a gouverné au Centre, sans le reconnaître. Ce faisant, elle est allée jusqu’à prétendre rester fidèle à ses principes. Le communisme ayant sombré dans les poubelles de l’histoire, les socialistes ont préemptés le Centre tout en prétendant être fidèles à Jaurès. Le tour de passe-passe a si bien fonctionné que plus personne de sensé ne propose, comme Jean-Luc Mélanchon, de solutions authentiquement de gauche, du moins s’il prétend gouverner. Il est aussitôt moqué pour sa ringardise par tout ce que le microcosme compte d’intellectuels se revendiquant, précisément, de gauche

A droite, il n’en a pas été ainsi. Le mouvement socialiste vers le Centre a été compris comme un défi. Dans un premier temps, la réaction a été de chercher plus à droite ce que l’on ne trouvait plus au Centre. La bien-pensance, aidée en cela par les exubérances lepénistes, lui a interdit cette voie. Cédant au terrorisme intellectuel, elle s’est résolue à se replier au Centre comme un gage de ce qu’elle n’était pas la caricature que l’on faisait d’elle. Elle justifiait ce renoncement à des promesses ouvertement contraires par de prétendues obligations de rassemblement. Elle était immédiatement louée pour son sens de l’intérêt général par le syndic de la pensée unique.

La Droite : une idée neuve

Les amis de trente ans

Seul Edouard Balladur, parmi les anciens « PM », nous offre une vision politique différente. Il faut dire à sa décharge qu’il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour que Jacques Chirac ne soit pas Président. Qu’il y soit presque parvenu, et que son âge avancé fasse que son avenir politique est maintenant derrière lui, explique sans doute sa lucidité actuelle. Le divorce entre les deux hommes a beau dater de 1995, il n’en est pas moins profond. Il est, aussi, capital pour comprendre l’histoire politique contemporaine du pays. Le dernier Premier ministre de François Mitterrand est un authentique libéral. Il n’a jamais pardonné le virage centriste de Chirac postérieurement à la mort de Malik Oussekine. Il reste persuadé que l’inconstance du Président du RPR lui a coûté la victoire en 1988 et a privé la France d’une occasion unique de se réformer à l’instar de ses partenaires européens. La Droite n’a pas offert d’alternative à la Gauche, elle a mené la même politique centro-conformiste.

Le Président du Comité pour la réforme, est donc le seul à conseiller un virage à Droite au chef de l’Etat. Il faut lui reconnaître un certain courage pour braver, ce faisant, les quolibets de la médiacratie qui abhorre ce type de recommandations. Il y a un certain panache à aller expliquer à des gens qui prétendent vivre au seuil de la dictature qu’il est nécessaire d’accentuer la marche vers le « fascisme néo-libéral ». Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il ne semble pas avoir été bien entendu, jusqu’à ce jour. Méfions-nous cependant des apparences : Nicolas Sarkozy n’est pas idiot. Il a sans doute beaucoup aimé être loué pour son ouverture d’esprit par sa cour d’obligés. Il s’est probablement laissé persuader qu’il empêchait, ainsi, l’apparition sur sa gauche d’un concurrent sérieux. Il a, sans doute, compris, au vu des dernières régionales, l’impasse dans laquelle l’ont conduit ces stratégies à courte vue. Un gouvernement, surtout un attelage aussi hétéroclite que celui là, ne se manœuvre pas si facilement. Tels un lourd pétrolier croisant au large des côtes bretonnes, il est emporté par son élan. Il faut du temps pour que le coup de barre produise son effet. Attendons le remaniement qui suivra la réforme des retraites pour voir où entend aller le Président.

Les mois à venir nous diront qui des « ayant été » et des « aspirants à le redevenir » aura emporté le morceau. Si l’aveuglement triomphe de la raison ou si la nécessité de la réforme l’emporte sur le confort de l’inaction.

Le Front National s’installe dans le rôle de la seule alternative

En se recroquevillant dans un Centre consensuel, les acteurs politiques se coupent des réalités vécues par des électeurs de moins en moins aveugles. Le débat se réduit à un jeu d’ombres entre des protagonistes sourds à tout ce qui n’est pas la représentation du monde idéal dans lequel ils prétendent vivre. A force de ne proposer aucune alternative à ce modèle centriste, nos deux partis de gouvernement préparent la voie à une troisième force : Celle qui proposera de mettre un terme à un système qui empêche la France de sortir de l’ornière où elle s’est embourbée depuis 1980. Ce phénomène se manifeste en dehors de nos frontières, avec une touchante constance. Au grand dam de nos gourous médiatiques, la droite qualifiée d’extrême, progresse un peu partout en Europe. A l’Est, en Italie, aux Pays-Bas, dans les pays scandinaves, la Droite s’élargit. En France le Front National est toujours tabou. Pour combien de temps ?

La succession du sulfureux Jean Marie Le Pen est lancée. Elle aboutira, selon toute vraisemblance, à la désignation de sa fille en janvier prochain. Marine est née après la guerre l’Algérie, elle ne connaît des combats de 68 que ce qu’on lui en a rapporté ou ce qu’elle en a lu. Elle est l’enfant des années 80, des premiers ratés des politiques d’intégration correspondant aux succès initiaux du Front National. Elle n’est ni marquée par les scories de la décolonisation ni liée  aux outrances paternelles, nécessaires à l’amalgame de tout ce que la « France de l’ordre » comptait de rebelles à la démocratie, dans une organisation qui en a toujours scrupuleusement respecté les règles. La campagne qu’elle a menée dans le Nord-Pas-de-Calais cette année donne un idée assez précise de ce que vont être ses grands thèmes à venir. Elle s’est intéressée aux conséquences de la mondialisation en des termes que n’auraient pas reniés les syndicalistes des années 70. Elle s’est faite le chantre de l’assimilation à la manière des « progressistes » de la Troisième République. Elle a défendu la nation, le drapeau et une certaine idée de la place de la France dans le monde avec des accents très gaulliens. Elle a surtout été bien seule sur ces créneaux quand tous les autres s’étaient repliés dans le donjon.

Pour résister à pareille offensive, mieux vaudra, face aux bien-pensants, avoir tort avec Edouard Balladur que raison avec les Premiers ministres des Jacques Chirac. Faute d’avoir pris la mesure de ce qui sépara, en 1995, les amis de trente ans, nous n’en finissons pas de vider cette querelle.

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2 Réponses to “Le Centre, trou noir de la politique française”

  1. Baba Says:

    Alors moi je dis « rien à ajouter » ! encore quelques démonstrations comme celles-là et je retournerai peut-être voter ! Continuez…

  2. jacgautron Says:

    Très belle étude de la situation. Pour qui roulez-vous ? Avez-vous un rapport de parenté avec mon excellente camarade Marie-France ?

    Toujours est-il qu’en attendant de m’apprête à mettre votre texte sur notre site. Je vous invite d’ailleurs à nous y rejoindre si notre libéralisme ne vous décoiffe pas.

    Très cordialement

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