BANLIEUES : LE CHANTAGE A L’EMEUTE

L’actualité a cela de bien qu’un clou chasse l’autre avec une célérité directement proportionnelle à la volonté de dissimulation de nos élites  médiatiques. L’indignation calculée ne laisse presque jamais de place pour un débat de fond : pas le temps, il est toujours plus urgent de s’indigner d’autre chose. On nous en fait des tartines sur la société de l’information pour mieux masquer que nous vivons en réalité dans celle du spectacle. Celles et ceux qui en vivent, acteurs publics, journalistes et communicants de tout poil, ont intérêt à ce que perdure cette illusion. On se refait à peu de frais une conscience sur les malheurs du voisin, on démontre qu’il y a toujours pire ailleurs et on peut, en toute quiétude, dire tout et son contraire, sans risque de voir démasquées ses petites tartufferies. Personne ne viendra, en effet, vous mettre « le nez dedans »  puisque tout le monde procède de la sorte.

Le « neuf-trois» abandonné des dieux et des hommes

Ce principe vient de trouver une application pratique dans l’hystérie collective suscitée par le Premier ministre lorsqu’il a décidé de renvoyer à l’année prochaine la réforme de la « politique de la ville » — terme politiquement correct désignant les modalités selon lesquelles la société construit de nouveaux équipements à brûler pour ses « jeunes désœuvrées ». Les journalistes, ne réagissant qu’avec la moitié gauche de leurs cerveaux, ont largement embrayé sur ce « sentiment d’abandon » symbolisé par la « révolte » budgétaire du très « propre sur lui » Claude Bartolone.

Le Président du Conseil Général de Seine-Saint-Denis s’est insurgé contre ce renoncement. En bon socialiste, il a fait mine d’y répondre en créant un déficit là où la loi le lui interdit : son budget départemental. En conséquence, il a prévenu d’un air grave que son territoire était, faute d’attention suffisante, au bord de l’embrasement. Pourquoi Monsieur Bartolone crie-t-il ainsi au loup ? Son département réussit le tour de force, apparemment contradictoire, de concentrer la majeure partie des Bantoustans de la Région parisienne et le plus fort taux d’immatriculation de Mercedes-Benz. Il est peu de départements qui présentent une aussi grande disparité. Une misère bien réelle et une autre de façade, permettant le développement d’une économie souterraine florissante, comme en témoigne la vitalité des concessions automobiles germaniques qui s’y sont implantées. Ce pays « abandonné des dieux » – encore que pas de tous – est en réalité une enclave où prospèrent les trafics, au premier rang desquels celui de la drogue.

Seulement, après des décennies de laisser-aller, après l’accumulation de plans et autres opérations spéciales destinées à revaloriser ces territoires perdus, force est de constater l’échec de toutes ces mesures toujours présentées comme LA réponse. Rien de bien étonnant à cela, dans la mesure où les pouvoirs publics ont toujours refusé de s’attaquer au fond des choses : la délinquance. Depuis 30 ans, dans une touchante harmonie, gauche et droite poursuivent la même politique consistant à acheter la paix sociale à grands coups de subventions et surtout d’abandons de souveraineté. L’action des forces de police a été systématiquement bridée afin de ne pas déranger les dealers. Lorsque, par le plus grand des hasards, les forces de l’ordre viennent troubler ce statu quo,  l’Etat peut compter sur la « sagesse » du plus grand centre de rétention administrative pour magistrats adeptes de la culture de l’excuse : le Tribunal de Bobigny. La police sera sermonnée, et le délinquant remis en liberté avant même d’avoir eu le temps de songer à le demander. La conséquence de cette impunité tacite est un puits sans fond où s’engouffrent les milliards, et un département où les élus ne font plus que de la figuration. Les vrais maîtres, à l’instar des terroristes du Hamas, sont à l’abri de leurs cités-forteresses et s’adonnent en toute quiétude à leurs trafics lucratifs, en régnant par la terreur sur une population qui leur sert de bouclier.

Le retour du « Kärcher »

Après avoir claironné sur tous les toits qu’il allait nettoyer les écuries d’Augias, Nicolas Sarkozy a, semble-t-il, enfin décidé de raccorder son « Kärcher » à l’arrivée d’eau. Il appuie, encore timidement, sur la détente mais les premières applications font ressortir, à Tremblay et ailleurs, toute la crasse accumulée au fil des ans.

Alors ministre de l’Intérieur, le futur Président, avait pourtant mis en place, dès 2002, les moyens nécessaires à une lutte efficace contre les trafiquants. Des unités constituées d’agents du fisc et de policiers spécialisés devaient permettre de donner de solides coups de pieds dans la fourmilière. Personne ne s’est étonné à l’époque qu’il ait fallu attendre si longtemps pour avoir l’idée de démonter les trafics à partir du train de vie des délinquants. Cette apathie n’a rien de très étonnant dans la mesure où, de 2005 à aujourd’hui, nos brillants esprits ne se sont pas plus étonnés du manque de résultats de ces unités spéciales.

C’est qu’entre-temps, les « émeutes de novembre 2005 » étaient passées par là. Plus question, à deux ans de la présidentielle, de faire des vagues en « provoquant » les voyous. La guérilla des « bandes de jeunes »avait été la réponse à l’activité des services chargés de lutter contre leurs agissements. Le message fut reçu « fort et clair » en haut lieu : la police ne bougerait plus.

La question se pose de savoir pourquoi, une fois élu, Nicolas Sarkozy n’a pas relancé cette action et surtout pourquoi le faire aujourd’hui à moins de deux ans des prochaines élections ?

La réponse à la première partie de la question doit être recherchée dans la lâcheté ordinaire et la bonne conscience d’un entourage qui vit, le plus souvent, aux antipodes de cette misère humaine. Peu lui importent les souffrances des populations concernées, et dont il n’est pas douteux que le Président se soit sincèrement ému quant il eut à en connaître la réalité. Ses conseillers ont su l’en détourner, préférant un calme apparent à l’embrasement probable que n’aurait pas manqué de susciter, à nouveau, une lutte déterminée contre le crime. Par ailleurs, la crise a certainement accaparé l’attention présidentielle loin de la Courneuve et autres radieuses citées.

La nouvelle stratégie présidentielle

Si les stratèges du faubourg Saint-Honoré réinvestissent la Seine-Saint-Denis, au risque de voir se reproduire ce qu’ils n’avaient de cesse d’éviter,  c’est que les régionales sont, ici aussi, passées par là. On aurait tort de croire que le Président n’a pas entendu le message des Français. Il a parfaitement compris que ceux-ci sont exaspérés par l’abandon des belles promesses et le renoncement à tous les espoirs qu’une parfaite lecture des demandes du pays lui avait fait porter lors de sa campagne de 2007. Ne pouvant pas compter, du fait de la crise – soyons charitable – sur l’économie pour se parer d’un bilan favorable, il doit réinvestir le champ, en friche, de la sécurité, pour l’emporter en 2012. Sur ce créneau, ses adversaires socialistes potentiels sont trop plombés par leurs totems « droits-de-l’hommistes » pour lui tenir la dragée haute. Il n’a rien fait, ou si peu ? La belle affaire, puisque les autres en auraient fait encore moins, tout en renchérissant, de surcroît, dans le pathos compassionnel qui fait du résident du « neuf-trois» un « Bon Sauvage » Victime des Préjugés d’une Société Raciste, heureusement guidée par des esprits aussi avancés qu’éclairés. Ce discours messianique décliné à satiété par une gauche souffrant du complexe de l’homme blanc, c’est justement ce que la France a rejeté en 2007. Rien n’y fait : la rue de Solférino c’est l’Institut Valentin Haüy[1]. « Elle est belle, elle est fraternelle ma banlieue », c’est le refrain que nous sert aujourd’hui Claude Bartolone, en fidèle lieutenant qu’il est de «  Martine ‘Ray Charles’ Aubry ».

« Le talent, c’est comme l’argent, on n’a pas besoin d’en avoir pour en parler longuement »

nous disait Jules Renard. En nous expliquant que son département va « sauter » à force d’être abandonné par l’Etat, Claude Bartolone prend date. Il joue, au sens propre, avec le feu, tant il se place dans la position de Cassandre. Lorsque la politique de fermeté conduira à une nouvelle « intifada » des « jeunes », il nous servira le sempiternel couplet du département victime expiatoire des choix criminels d’un Etat aveuglé par « l’idéologie sécuritaire » sur l’air du « je vous l’avais bien dit ».

C’est qu’il a tout compris, « le Claude ». Dans cette posture attentiste, il convient de faire oublier qu’à divers titres, on a présidé aux destinées de ce territoire depuis plusieurs décennies. Le fait qu’il ait, entre temps, été ministre de la Ville sans que, pour autant, la situation ne se soit améliorée d’un pouce, ne l’empêche pas de pérorer et de réclamer toujours plus de la « solidarité nationale ». Que le Ministre de l’Intérieur le lui rappelle, et il s’offusque immédiatement du côté bassement politicien de son contradicteur. Bartolone ne saurait avoir tort  puisqu’il a investi le terrain de la morale. Il s’autoproclame seul capable de comprendre et de porter les aspirations de ses ouailles. Il est d’ailleurs amusant de voir à quel point cette gauche archaïque et anticléricale se confond avec le bas-clergé breton qui puisait dans l’ignorance de ses paroissiens les ressources nécessaires au maintien de son hégémonie sur les consciences.

En réalité, la vieille gauche ne souhaite guère que le quotidien de ses administrés s’améliore. Le masochisme électoral veut, en effet, que les populations concernées reconduisent indéfiniment les responsables de leur paupérisation. Parfois, pourtant les choses changent — sur un malentendu, ou à la faveur d’une triangulaire. Le paysage se transforme du tout au tout et la vie reprend. Celui par qui le miracle se produit jouit alors d’une « rente à vie » de la part  d’électeurs reconnaissants. Il suffit d’avoir connu Levallois Perret avant Patrick Balkany, pour comprendre pourquoi celui-ci sera toujours réélu, malgré ses turpitudes. Si Sarkozy mène à bien, sans faiblir, le nettoyage de nos banlieues, il y a fort à parier que la situation s’y améliore spectaculairement. Débarrassée de ses prédateurs, il n’y a aucune raison pour que la Seine-Saint-Denis ne connaisse pas le développement que sa situation géographique exceptionnellement favorable, lui laisse espérer. Encore faudra-t-il que l’Education dite Nationale y déploie un nombre suffisant de professeurs de français « première langue étrangère » ; mais à cœur vaillant, rien d’impossible.

Le crime est une gangrène, et l’ordre social qu’il induit n’est paisible qu’en apparence. Un grand homme d’Etat ne se contente pas d’un juste diagnostic, il doit aussi et surtout appliquer un remède curatif.


[1] L’ Institut National des Jeunes Aveugles fondé en 1784 par Valentin Haüy

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Une Réponse to “BANLIEUES : LE CHANTAGE A L’EMEUTE”

  1. Criticus Says:

    Merci pour cet excellent texte.

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