LE CONJOINT

Après Le Dîner de cons, Le Placard et  La Chèvre, Le Conjoint pourrait être le titre du prochain film de Francis Veber, tant, en cette fin de premier semestre 2010, ce mot a pris de place dans notre bréviaire des lieux communs et autres postures de circonstance. Depuis que l’on a appris que l’un de nos ministres « le valait bien », il n’est plus question que de lui : cet être étrange, au point d’en devenir parfois désincarné, qui partage l’intimité de nos puissants.

Le Conjoint est devenu au politique ce que le talon était à Achille ou plutôt, en l’occurrence, ce que le sparadrap était au capitaine Haddock.  Celle – plus rarement celui, nous restons latins – qui pendant des années attendait dans l’intimité du foyer le retour de son homme – de sa femme – de pouvoir afin de lui offrir ce repos auquel il ou elle aspirait après une dure journée de labeur au service de la Patrie, devient depuis quelques semaines le boulet qui précipite sa chute.

Comment en est-on arrivé là ?

Au début de la Cinquième était le verbe, et celui-ci s’incarnait en De Gaulle. Ce géant suffisait à remplir tout l’espace d’une fonction présidentielle qu’il s’était largement façonnée. Héritier d’un temps et d’une morale où servir primait sur se servir, l’Homme du 18 juin, s’il exerça la plénitude des pouvoirs de ses fonctions, prit toujours  grand soin de ne jamais mélanger ses affaires privées et celles du pays. Qu’il s’agisse de ses frais personnels, scrupuleusement séparés de ses frais professionnels, ou de la carrière de ses proches, jamais il ne prêta le flanc à l’ombre d’un soupçon. Son fils, qui eut une conduite héroïque durant la guerre, ne sera jamais fait compagnon de la Libération et dut attendre plus longtemps que son tour sa promotion au grade d’amiral. Sa conscience était celle d’un autre siècle, et ses épigones n’eurent pas ses scrupules.

Le « mélange des genres » commença avec son successeur, à qui la fréquentation des milieux d’affaires, dont il était issu, n’apporta pas que joie, bonheur et félicité. Si l’on sait maintenant que le scandale avait été assez largement monté de toutes pièces, il n’empêche que de la collusion naissait le soupçon. Depuis, la suite de l’histoire n’est plus qu’une longue dégringolade vers ce « conflit d’intérêts » dont on se repaît dans nos médias sans trop se préoccuper, par ailleurs,  de sa véritable signification juridique.

Il faut dire qu’avec le temps se vérifie l’adage qui veut qu’en ce qui concerne nos présidents, on en vienne toujours à regretter le précédent à l’aune des mœurs de celui qui occupe la fonction.

Jusqu’à la présidence Mitterrand, la famille était restée relativement à l’écart de la manne du pouvoir. Non que Giscard ait été un parangon de vertu, mais il fut élu si jeune que sa progéniture n’était pas encore en âge de recevoir  trop de prébendes de l’Etat. On s’est bien rattrapé depuis. De Gilbert dit « Sicon l’Africain » ou « Papamadit» en passant par la fille cachée au prénom de bibliothèque révélée ante mortem, puis la fille légitime officiellement chargée de la communication de papa, pour en arriver au prince héritier des Hauts-de-Seine, nous n’avons fait que tomber de Charybde en Scylla.

Si la descendance s’assurait des places, il devenait bien naturel que les conjoints eussent aussi leurs activités. Danielle avait sa Fondation, qui empiétait parfois lourdement sur les prérogatives de son époux en matière de « relations extérieures » comme il était alors à la mode de dénommer des « affaires » qui ne demeurèrent pas « étrangères » à tout le monde. Avec Bernadette, la Fondation restait à sa place, mais la première dame de France était aussi élue locale. Enfin nous sommes aujourd’hui nantis d’une chanteuse qui à l’occasion joue les actrices, à moins que ce ne soit l’inverse. En cinquante ans, en matière de conjoint de nos monarques républicains, nous sommes passés de la digne figure de la Reine Mère britannique à l’évanescence modèle Grace Kelly : de l’institutionnel au sensationnel, de l’Empire au Rocher.

Cette lente descente vers les affres de la « peopolisation » est la conséquence directe du pouvoir toujours plus ténu de nos dirigeants sur la marche et le destin du pays. Moins nos « élites » ont de prise sur le réel plus elles nous exposent d’elles-mêmes, pour dissimuler leur impuissance sous le masque d’une fausse et feinte proximité. Le revers de la médaille c’est que parfois, à ne plus rien cacher, on en montre trop.

L’Affaire Woerth

Ce qui est frappant dans cette affaire rocambolesque née d’une histoire sordide de règlements de comptes familiaux à coups de milliards, c’est que l’on puisse feindre de se scandaliser de situations connues depuis des années.

Les vertus outragées du Fouquier-Tinville de Chalon-sur-Saône et de toutes les autres Grandes Consciences qui peuplent le parti des Vierges Effarouchées de la Génération Mitterrand sont trop surjouées pour relever d’autre chose que de  l’opportunisme politicien.

C’est depuis sa fondation en 2002 que l’actuel Ministre du « travail » est trésorier de l’UMP après avoir – mais qui s’en souvient encore – débuté sa carrière politique comme Directeur Financier du RPR. Personne, en dehors du Front National, ne trouva alors à redire au « mélange des genres » lorsqu’il fut nommé à Bercy en qualité de Ministre du Budget en 2007, pas plus chez les socialistes que chez les journalistes.

Le fait qu’il ait conservé ces deux casquettes n’est bien sûr pas le fruit du hasard, ce qui ne veut pas dire non plus que sa mission consistait à aider les généreux donateurs. Non, c’était de la « com’ », ni plus ni moins : un peu comme pour ces résidences de vacances qui nous sont vendues les « pieds dans l’eau » et qui se trouvent en réalité séparées des plages par une autoroute, deux voies ferrées et une nationale, celles et ceux qui soutenaient l’UMP étaient amenés à croire qu’ils évoluaient dans un cénacle proche du patron du fisc. Donc, sauf à ce que l’on nous démontre l’inverse, ce système ne visait pas à organiser des « indulgences » fiscales au moyen de dons au parti majoritaire, mais à entretenir l’illusion, in fine dangereuse, d’une proximité avec le pouvoir. Un club pour happy few en quelque sorte.

Il en est de même avec les occupations de Florence Woerth : elles étaient de notoriété publique et personne n’y a vu malice jusqu’à ce que cela devienne politiquement opportun.

Est-ce à dire pour autant que tout est normal ? Je ne le pense pas.

En premier lieu parce qu’il ne fait guère de doute, vu la concomitance entre le recrutement de son épouse et sa nomination comme Ministre du budget, que les employeurs de la femme d’Eric Woerth ne s’intéressaient pas qu’à ses seules compétences professionnelles, pour réelles qu’elles aient été.

En second lieu, parce que  ce simple fait aurait dû alerter, à défaut des intéressés, les collaborateurs du Ministre dont le rôle consiste, précisément, à anticiper tout ce qui pourrait servir d’arme contre leur patron. On ne peut pas plaider, comme le font ses défenseurs,  l’intelligence hors normes du maire de Chantilly, se féliciter qu’il soit entouré par les meilleurs collaborateurs, et faire fi d’une erreur aussi grossière.

Là encore, mais de façon plus pernicieuse car plus directe, il s’agissait de tirer parti de cette fameuse proximité avec le pouvoir.

Les temps vont changer

Maintenant que l’on s’est intéressé aux occupations professionnelles du conjoint de l’un de nos politiciens, la boîte de Pandore est ouverte. Pourquoi donc devrions-nous nous arrêter en si bon chemin ? Les placards, en la matière, doivent regorger de « cadavres ». Je ne parle pas seulement des fonctions exercées par la femme de notre sémillant ministre des Affaires Etrangères qui administre un service audiovisuel sur lequel son mari a la tutelle. Ils sont nombreux, celles et ceux dont l’occupation pourrait entrer en conflit avec l’activité politique de leur conjoint. Pour reprendre le proverbe africain cité, à propos du dernier délire de la Folle du Poitou, par Marc-Philippe Daubresse, ce gentil centriste qui pour une fois oublia d’être mou :

« Le singe qui grimpe au cocotier doit vérifier s’il a les fesses propres ».

C’est bien là, que se trouve la question. Certains au PS — ce parti de camarades où tout le monde s’aime, ont bien compris tout le profit qu’ils pouvaient tirer de la situation et commencent à distiller des informations sur les activités du nouveau mari de leur Première sectaire.

M. et Mme Jean-Louis Brochen

Martine, qui n’est plus mariée depuis belle lurette avec le titulaire de son patronyme, a épousé en secondes noces un certain Jean-Louis Brochen, ancien bâtonnier du barreau de Lille. Son avocat de mari qui se serait, selon certains, converti à l’islam, fut quoi qu’il en soit, le défenseur des lycéennes voilées et de l’un des trois membres du groupe de Roubaix. L’activisme de son conjoint en faveur des musulmans, cette minorité religieuse si honteusement persécutée – c’est bien connu – par notre société judéo-chrétienne, n’est sûrement pas entré en conflit avec les décisions du Maire de Lille. On attend avec intérêt que celle-ci soit sommée de s’expliquer – par une presse éprise de vérité – sur ses décisions  visant à réserver des piscines aux femmes, favoriser les repas « différenciés » dans les cantines scolaires et toute autre marque d’Ouverture et de Tolérance de même tonneau envers les gentils barbus qui peuplent la métropole lilloise.

On le voit, plus que jamais, la femme de César – quel que soit son sexe – se devra d’être irréprochable. Ce n’est pas cela qui nous sortira de la crise où nous nous enfonçons chaque jour davantage ; on peut juste souhaiter qu’à défaut de rendre nos dirigeants plus vertueux, cela les incite à la prudence et diminue d’autant les scandales à venir. Il n’est jamais bon, pour un pays qui s’interroge sur son avenir et son identité, de constater que celles et ceux qui le gouvernent sont plus occupés à se servir qu’à le servir. Cela vaut pour les politiciens mais aussi pour les fonctionnaires et pour toutes les brebis bêlantes du « Service Public à la française » qui voient, à regret, venir le temps où ils ne pourront bientôt plus se servir du public « à la française » car il n’y aura plus rien à prendre.

Publicités

Étiquettes : , , , , ,

Une Réponse to “LE CONJOINT”

  1. Le Verre Says:

    BRAVO!!!! un condensé de vérités pas toujours aussi bien énoncées que dans ce pamphlet…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :